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La Turquie dans la tourmente
Quelles perspectives ?

Par Jawad KERDOUDI
Président de l’IMRI (Institut Marocain des Relations Internationales)

Le 19 Mars 2025 des manifestations monstres ont eu lieu dans plusieurs villes de Turquie, notamment à Istanbul, Izmir et Ankara. Ces manifestations sont dues à l’arrestation du Maire d’Istanbul Ekrem Imamoglü, dont le diplôme universitaire obtenu en Chypre du Nord a été annulé, et qui est requis pour être candidat à l’élection présidentielle. Le Maire d’Istanbul appartient du Parti CHP (Parti républicain du peuple) principal opposant à l’AKP (Parti de la justice et du développement) représentant le courant Islamo-conservateur au pouvoir en Turquie depuis 2002. Recep Tayyip Erdoğan en est le Président depuis le 21 Mai 2017, et Président de la République de Turquie depuis le 28 Août 2014. Le Maire d’Istanbul a déclaré sa candidature aux élections présidentielles turques de 2028.

L’interpellation d’Ekrem Imamoglü ainsi qu’une centaine de ses collaborateurs et des journalistes, est motivée par une enquête pour corruption, association criminelle et association terroriste. L’arrestation d’Ekrem Imamoglü est perçue par les manifestants comme une manœuvre politique visant à écarter un rival potentiel du Président Erdoğan pour l’élection présidentielle de 2028. D’autre part, les manifestants qui ont atteint un chiffre d’un million dans toutes les villes de la Turquie expriment une défiance vis-à-vis du système judiciaire partial, et une exaspération vis-à-vis de l’AKP au pouvoir depuis 20 ans. Les revendications des manifestants sont : le respect des droits acquis comme le diplôme universitaire, la défense de l’Etat de droit et de la séparation des pouvoirs, l’abandon des poursuites contre le Maire d’Istanbul et le départ de Recep Tayyib Erdoğan.

Le bilan de ces manifestations au 29 Mars 2025 était de 1.000 blessés civils, 16 policiers, et 2000 arrestations. Les manifestants sont pour la plupart des Etudiants, des membres de l’extrême droite nationaliste, les partis pro-kurdes, et la gauche révolutionnaire. Ils se réclament de Mustafa Kemal dit Atatürk (Père de la Turquie moderne), fondateur et premier Président de la République de Turquie de 1923 à 1938. C’est lui qui a sauvé la Turquie après la débâcle de l’Empire ottoman suite à la première guerre mondiale. Il avait supprimé l’Islam en tant que religion officielle de l’Etat, et inscrit la laïcité dans la nouvelle Constitution adoptée en 1924. Il avait également donné le droit de vote aux femmes, et changé l’alphabet arabe par l’alphabet latin. Il a créé en 1923 le HCP (parti républicain du peuple) de type social démocrate, nationaliste, et laïc.

Les manifestants reprochent également au régime d’Erdoğan la crise économique qui a fait chuter le pouvoir d’achat de la population turque avec une inflation de 54% en 2023 et 44% en 2024. Ils lui reprochent le caractère autoritaire de son régime surtout après le coup d’Etat militaire manqué de 2016. C’est ainsi qu’il a emprisonné des dizaines d’opposants et de journalistes, et fermé de nombreux médias. De plus depuis les élections municipales de 2024, 11 Maires (9 du Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples) et 2 Maires du HCP ont été destitués et remplacés par des administrateurs désignés par le gouvernement. Dès le départ des manifestations le 19 Mars 2025, le régime a limité l’internet (Free Web Turquey) et bloqué les principaux réseaux sociaux. De l’autre côté, les manifestants ont appelé au boycott des entreprises turques proches du pouvoir. Le 28 Mars 2025, l’avocat d’Ekrem Imamoglü a été placé en garde à vue pour « blanchiment d’actifs provenant d’un crime ».

Les réactions à ces événements en Turquie ont été nombreuses. Le MHP (Parti d’action nationaliste), pilier de la coalition gouvernementale, a lancé un appel pour l’interdiction des manifestations et le filtrage des entrées et des sorties d’Istanbul. Ces événements ont également créé une crise de confiance dans les milieux économiques turcs, en conséquence la livre turque a baissé à son niveau historique le plus bas. Le Président français Emmanuel Macron a «regretté le caractère systématique des poursuites contre l’opposition et la société civile, et les atteintes à la liberté de s’informer et de se rassembler ». A noter que les médias gouvernementaux turcs constituent 90% du paysage médiatique, et plusieurs médias privés ont été sanctionnés du fait de la couverture des manifestations. Enfin un journaliste de la BBC a été expulsé, et un autre suédois arrêté pour « terrorisme et insultes au Président Erdoğan ».

En conclusion, on ne peut que déplorer cette situation en Turquie qui rejoint le camp des « démocraties illibérales ». Il s’agit d’une situation démocratique où l’indépendance de la justice est malmenée, les citoyens ne bénéficient pas d’un traitement égalitaire face à la loi, ni de protections suffisantes face à l’Etat ou à des acteurs privés. Ce système politique a d’abord concerné la Hongrie (Victor Orban) et le Pologne, puis s’est élargie à la Roumanie, les Etats-Unis depuis la réélection de Donald Trump, l’Inde (Narendra Modi) le Venezuela (Nicolas Maduro) et la Russie (Vladimir Poutine). Il faut absolument lutter contre cette déviance de la démocratie qui peut mener à la dictature. Il faut espérer un changement de régime en Turquie lors des élections présidentielles de 2028.

CHRONIQUES HEBDOMADAIRES DE l'IMRI

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